03/04/2009 – La Meije
Riders : Adrien, Anne, et les Widistes
Skis : Movement Thunder
Le voilà enfin le jour J. C'est après une nuit pourrie, à refaire ma ligne sans cesse dans mes rêves comme les années précédentes, que je me lève pour ma 40ème journée de ski de la saison, et surtout pour cette 21ème édition du derby de la Meije. L'objectif est annoncé depuis des mois : top 100, et si j'y parviens, l'an prochain je reviens en télémarks. D'après les chronos de l'an dernier, il faut que je fasse une minute de moins par rapport aux 10m 13s qu'il m'avait fallu pour descendre les 1700m approximatifs de dénivelé entre le sommet à 3550m et l'arrivée à Chal Vachère... Ce n'est pas rien... Certes j'ai pris une ligne qui ne me convenait finalement pas l'an dernier, et les conditions n'étaient pas top, mais il y a du pain sur la planche.
J'ouvre les rideaux, la météo ne s'est pas trompée, on a un magnifique soleil sur la Meije, la magie du derby a encore opéré pour nous offrir ce temps magnifique, avec qui plus est une neige fraiche limite poudreuse puisqu'il neigeait encore hier soir lors de ma dernière descente juste avant la fermeture du télécabine.
Je prends mon petit déjeuner en silence, Anne dort encore puisqu'elle a le dossard 725, et déjà je vois ma ligne qui passe dans ma tête. Je rassemble consciencieusement mes affaires, en ajoutant les écouteurs de mon téléphone dans la poche, histoire de me passer en boucle ces musiques que j'ai déjà écoutées toute l'année en marchant pour aller au boulot tout en m'imaginant ce jour et cette course des mois à l'avance. Arrivé au téléphérique, je tombe sur le groupe déguisé des crocodiles, c'est bien fun, mais ça me décroche à peine un sourire tellement je suis concentré...
Dans les télécabines, l'intox à laquelle on a eu droit toute la semaine continue : "Quelle ligne tu prends ? Quel temps tu as fait l'an dernier ?"
J'essaye de ne pas trop y penser, mais c'est difficile quand la discussion occupe les 6 autres passagers de la cabine. Finalement la discussion finit par plus se focaliser sur le VTTiste qui est monté avec nous, et qui me permet donc de faire un peu le vide en pensant plus à ses difficultés qu'aux miennes. Je regarde néanmoins en dessous l'état de la neige, c'est très peu creusé... C'est bon pour moi, mais évidemment c'est aussi bon pour tout le monde, je suis maintenant persuadé que les chronos vont descendre en dessous des 6 minutes, voire même atteindre 5min 30s. Il va falloir skier fort, et bien !
Arrivé à 3200m, je me lance directement dans la marche pour le téléski, en musique, environ 15 minutes sans doute. Forcément mon masque a fait de la buée comme l'an dernier, je me rassure en me disant que ça ne m'avait pas gêné plus que ça, mais ça me bouffe l'esprit quand même. Je prends bien soin de respirer pour m'habituer à l'altitude, puis chausse dans la queue. Mon fartage de la veille se sent de suite, mes skis partent en arrière sans coller à la neige, voilà qui devrait m'aider pour passer le plat après le schuss de départ. J'attrape ma perche et monte, en me posant la question de faire une descente à côté du téléski histoire de me chauffer un peu, mais le stress de l'an dernier de louper mon départ finit par me persuader de ne pas prendre le risque et de rester en haut au départ pour m'échauffer sans les skis aux pieds. Aux 3/4 du téléski, la première vague part, évidemment certains partent droit dans la poudreuse non damée avant le schuss, il fallait s'y attendre... Seconde vague, un skieur s'explose sur la marche lors du passage de la poudreuse au schuss damé, il perd un ski, et part faire voler le piquet de bord de piste... Il ne se relèvera pas avant plusieurs vagues, mais semble encore suffisamment conscient pour crier distinctement "La poisse !!!"... Vague suivante, c'est un snowboarder qui s'étale de la même façon, il va falloir être méfiant et peut être bien ne pas prendre de face cette marche...
Me voilà en haut, je retrouve Adrien qui n'en mène pas bien large, on s'échange quelques banalités pour essayer de dissimuler notre stress, puis je le laisse se placer dans sa vague. J'assiste à son départ, il n'envoie pas trop fort dans cette poudre, mais part à son rythme, il a raison c'est sa première participation, il a plutôt intérêt à s'économiser... Il me reste maintenant à gérer mon stress, évidemment je pars pisser dans un coin, puis me bouffe un nougat. Je commence à faire des moulinets avec les bras, puis quelques fentes et flexions, je mange une barre de céréales, puis je chausse, sans serrer mes pompes à fond... Mon masque à un peu perdu de sa buée, mais il en reste encore, peu importe, comme l'an dernier, ça n'est pas trop gênant... Les vagues partent et je m'avance, la vague devant moi part, et je termine le serrage de mes chaussures, puis vérifie la fermeture de toutes mes poches... Ça y est, me voilà dans la porte de départ, je plante les bâtons, tape mes skis sur le sol comme tous mes concurrents, sorte de rituel pour impressionner les voisins. Le dossard 440 n'est pas là, du coup je suis à l'extrême gauche de la vague, ce qui me permettra de m'échapper sans mal. J'attends...
"Départ dans 10 secondes... 5, 4, 3, 2, 1, go !"
Cette année encore, ça gruge bien sur le départ avec des concurrents en bas de la rampe dès le "3", mais de mon côté je suis resté réglo.
Je pars donc légèrement sur la gauche, le plus droit possible. Très vite un concurrent se détache en partant très très fort (d'après les résultats, il m'a pris 1min 30s) mais je reste dans la tête du reste de la vague. Pas très confiant, je fais quelques légères courbes pour varier les appuis sur les jambes, et je rentre sur le schuss damé par la gauche, évitant ainsi la marche, plus dans l'axe, qui a déjà puni beaucoup de concurrents, tout en contournant le VTTiste parti 2 vagues avant et qui en a bien bavé dans la poudre apparemment. Je me recentre sur la piste et me mets en schuss. Notre lièvre est loin devant, il a déjà dévalé les 2/3 du schuss, un des concurrents est environ 5m devant moi... Après 5 secondes, un autre concurrent arrive à ma hauteur, je garde ma position, et le fart opère, je m'envole, le laissant derrière moi, et je double l'autre concurrent, me voilà en seconde position de ma vague... Nous arrivons sur le plat quand soudain, un missile en combinaison de descente sur un gros snow swallow me laisse sur place, j'ai du mal à comprendre comment c'est possible. Malheureusement il ne passera pas le plat et devra pousser, ce qui me permettra de le doubler et de reprendre la seconde position de la vague à la sortie du plat, après quoi je ne reverrai plus personne me doubler. Le plat passe d'ailleurs bien, en tout cas mieux que 3 jours avant, l'atelier de fartage improvisé sur le balcon hier soir a donc porté ses fruits...
Je passe la porte à 3200 et m'engage dans le premier petit champ de bosses. Manque de chance la ligne un peu moins creusée que j'avais identifiée sur la gauche est de l'autre côté des filets, heureusement je l'avais vu depuis les cabines, sinon la surprise aurait été de mauvais gout. Je tente donc de partir le plus droit possible là dedans, en continuant de me concentrer sur ma respiration. Mes cuisses elles sont encore en pleine forme malgré le schuss et le pas de patineur. 50m plus loin, me voilà dans la seconde entrée de la combe, que j'ai prévu de prendre, je ne me pose pas de question et la prends bien dans l'axe, encaissant donc les deux rigoles formées par les traversées que font la majorité des autres concurrents. Ca passe plutôt bien, sans trop décoller, et je me retrouve dans la combe en 2 secondes, dans une neige fraiche, bien sur la gauche là où c'est le moins creusé. J'entame une légère courbe sur la droite, en guettant l'entrée du petit passage au dessus des rochers que j'ai identifié et qui devrait me permettre d'éviter un bon nombre de bosses. Le voilà, j'engage donc une courbe plus appuyée sur la gauche pour l'atteindre, léger dérapage en entrée pour contrôler, puis je lâche tout, petit saut comme prévu, le passage étroit entre les rochers affleurants passe bien et me voilà de l'autre côté de ce raccourci que je n'avais pas osé prendre l'an dernier de peur de ne pas oser envoyer. J'arrive donc dans un dévers de fraiche, et me laisse donc partir en courbe sur la droite pour reprendre ma trajectoire. Mes skis rebondissent sans arrêt sur les sommets des bosses, mais je me sens à l'aise, bien concentré aussi bien sur ma respiration que sur ma ligne.
J'entame ma traversé sur la gauche vers le goulet, puis vire sur la droite pour prendre la plus grande pente, les bosses grossissent forcément, et je me fais un peu balloter, je suis un peu plus haut que prévu et je repars donc sur la gauche histoire d'être dans l'axe des bosses pour moins les subir. Je prends un bon coup de speed et très vite me retrouve en bas du goulet, sur la partie plus plate, et je tire droit vers la cassure qui semble sévère et décourage donc beaucoup de concurrents. Mes skis continuent leur travail de damage de la piste, et je m'engage dans cette nouvelle petite pente, en restant sur la droite pour éviter les bosses qui se sont formées au dessus. Je continue de filer droit, en légère courbe sur la gauche pour ne pas me planter dans le rocher plus bas, et sort de ce petit passage pleine balle pour arriver sur le dôme qui est couvert d'une neige géniale.
Les bosses se calment un peu et je me permets donc de virer sur la droite comme prévu. Les rochers sont bien signalés ou bien visibles, et du coup je m'oriente encore plus facilement que la veille. Pour ne pas remonter trop, je lance ensuite un grosse courbe sur la gauche, sans trop comprendre pourquoi, le ski extérieur décolle et je fais une grosse moitié de ma courbe sur le ski intérieur seulement... Très concentré, je reste serrein et fais confiance à ce ski restant qui gère la courbe sans broncher, je repose l'autre et repars sur la droite pour atteindre le plat en bas du dôme, juste avant l'entrée de la moraine, sur lequel je ne me pose pas de question et envoie tout droit...
Voilà enfin la moraine, les cuisses sont toujours là, et toute mon attention est portée sur ma respiration qui pour l'instant reste régulière. J'entre un peu haut sur la moraine par rapport aux autres jours, mais j'y suis contraint par les concurrents dans le fond, notamment un airboard qui n'apprécierait pas que je le tranche en deux. Je lui laisse donc 10m de marge, et un fois passé, je me décide enfin à laisser tomber ce semblant de traversée en dérapage qui ne m'aide pas, pour une trajectoire directe vers le bas. Mes skis sautent alternativement sur les bosses, je me permets même de forcer un petit saut par endroit, histoire de ne pas subir de plein fouet une bosse, mais aussi de me débarasser des deux suivantes tout en me reposant en l'air. J'ai le haut du corps détendu, et je joue les pantins avec mes bras qui rétablissent l'équilibre à chaque choc. Dès que ça se calme, je redescends sur mes cuisses pour poser un petit schuss, les coudes sur les genoux pour me reposer un peu. Pour la première fois depuis le début de la descente je parviens à me concentrer sur un numéro de dossard que je double, le 377, parti 5 minutes avant moi donc, pas mal, et je continue sur mon schuss, en accompagnant de tout mon corps la petite compression au bout pour reprendre un peu de vitesse.
Il reste maintenant ce petit vallon que j'attaque par son versant droit, plus à l'abris du soleil et donc avec une neige plus douce. Un skieur en contrebas me force à monter plus haut, mais peu importe, je vire ensuite d'un coup sur la gauche pour me prendre un bonne droite dans l'axe et rejoindre le fond du vallon à pleine vitesse, où il n'y a presque pas de bosses. Au loin je sens qu'un skieur va être en plein sur ma ligne, je reste sur la droite en essayant de retarder au maximum mon virement sur la gauche pour contourner de ce côté là la grosse bute, mais manque de chance il est précisément à l'endroit où je souhaitais passer, du coup je passe la bute par la droite, en encaissant comme je peux ces bosses que je voulais éviter, et je file vers la bifurcation pour atteindre Chal Vachère. Je me laisse voler sur les bosses de ce plat, et j'atterris sur le chemain prévu... D'un coup rideau, me voilà dans l'ombre de la Meije, et je ne vois plus rien au relief... Heureusement ce passage n'a pas de mauvaises surprises, et après 5 secondes d'adaptation je suis de nouveau en mesure de lire le relief. Je file entre les petits mélèzes, et arrive sur un petit goulet qui s'est un peu creusé, mais en le prenant bien sur la droite je parviens à éviter les plus grosses bosses pour passer dans de la neige un peu croutée mais gérable.
De nouveau un petit plat avec quelques petites bosses avant l'entrée dans le bosquet. Ouf, cette année personne n'est devant moi dans les petits passages et je prends donc la trace prévue, et dès la sortie du bosquet je me mets en schuss, l'arrivée est en vue... Je coupe les traces pour prendre la ligne la plus directe, passe la petite bute, et repars encore plus vite. Sur le plat je fais un écart sur la gauche pour doubler un skieur par le bas, je le passe, remonte sur ma ligne, et là, d'un coup mon ski gauche décroche, me voilà sur le cul, le ski gauche en l'air, et le ski droit dérapant n'importe comment devant moi... Merde ! 50m avant la ligne ! Ma glissade m'emporte en rotation sur la droite, je lève donc les deux skis, et tente de maitriser ma glissade pour faire un 360 très stylé sur la fesse droite (au passage merci le short de protection), le tour se termine, et je remets les skis dans l'axe, mais je m'arrête tout de même. Je me relève, l'arrière du ski gauche est planté dans la neige. Je donne tout ce que j'ai sur les batons pour l'en sortir et finir les derniers mètres de la course... Saloperie de neige croutée ! Pourquoi a t'il fallu qu'elle me fasse décrocher sur le passage le plus plat !
Tant pis, c'est fait c'est fait, après tout Bib a bien réussi à faire de super temps avec des chutes, pourquoi pas moi ? J'ai sans doute du perdre dans les 15 secondes, et il me faudra attendre jusqu'à ce soir pour savoir si ces 15 secondes vont me priver du top 100... Malgré tout je suis très content de ma course, je ne vois pas comment j'aurais pu aller plus vite si j'oublie cette chute, jamais je n'ai mis mes skis en travers, mes cuisses ne me brulent pas (merci le télémark de m'avoir fait pousser deux gros steaks sur les quadri), et le souffle n'est pas trop mauvais à l'arrivée, je l'ai bien géré.
Histoire de bien m'achever et de ne pas passer l'après midi à tourner en tond en attendant les résultats, on décide de se faire Chancel, et pour l'occasion, je ressors mes télémarks... L'adaptation n'est pas facile sur cette neige et dans ces conditions, j'envoie beaucoup moins qu'à Serre Che et je me dis que si je reviens avec l'an prochain il va vraiment falloir bosser le physique pour espérer tenir toute la descente sans s'arrêter...
Le soir, comme l'an dernier, il faudra attendre la fin de la remise des prix pour voir le classement. Comme prévu, les chronos se sont affolés cette année, et Nicolas Anthonioz gagne encore une fois, avec un temps absolument scandaleux de 5min 29s, pas loin de 40s devant le second skieur ! Gros respect aussi à Olivier Meynet, qui non content d'avoir déjà gagné trois fois le derby, s'offre la seconde marche du podium pour sa première participation en télémarks...
Nous sortons du chapiteau, et je vois que les résultats sont affichés, je m'approche et cherche mon nom... Evidemment les questions fusent dans ma tête : "Si je ne suis pas dans le top 100 en skis, est ce que je viens quand même en télémarks l'an prochain ? Et si le top 100 m'échape à 15 secondes à cause de ma chute ?"... C'est l'horreur...
La liste est par ordre alphabétique, on y voit rien, et mon nom est vers le bas, ce n'est qu'une fois écrasé contre le mur, à l'aide de la lumière de mon téléphone que je trouve mon nom... Malgré ma chute, j'arrache la 68ème place du classement général sur les 932 concurrents au départ, en 8min 33s ! Je n'en reviens pas, au mieux j'espérais atteindre les 90 ou 80 premières places, et encore, sans la chute ! Adrien quant à lui sort 484ème de sa première participation, et il faudra d'ailleurs qu'il retourne au tableau pour me confirmer mon classement pour que vraiment je puisse y croire...
Merci donc à tous ceux qui m'ont permis de faire une aussi grosse saison cette année et d'atteindre ce niveau de condition physique sans quoi je n'aurais sans doute pas skié aussi bien aujourd'hui, merci à Bib pour les conseils sur la respiration et l'angle d'attaque des bosses, je vous dis à l'année prochaine pour une première participation en télémarks...





